" Tous les Arts se souviennent " disait Alain.

Qui d'entre nous, pour le simple plaisir, n'a-t-il jamais tenté de saisir l'objet ou le visage et fixer sur le papier la vision fugitive qui deviendra peut-être chambre d'écho de la mémoire ?

Le pouvoir de fixer l'éphémère dans le durable, confère curieusement à celui qui le possède une inexplicable maîtrise des choses. Est-ce l'une des raisons pour lesquelles la passion du dessin me possède depuis si longtemps ?

Je garde le souvenir ancien d'avoir, étant enfant, dessiné dans le vide, les doigts refermés sur un crayon imaginaire, le portrait de celle qui me faisait face dans le train ou la silhouette singulière qui se profilait à distance. Comme le boxeur qui combat contre son ombre, je m'entraîne souvent à cet exercice d'entretien de l'instinct originel que je voudrais conjuguer avec l'approche journalière rigoureuse du dessin, pour accéder peut-être à sa maîtrise.

Depuis plus de vingt ans, je travaille à l'encre et à la plume. Ce très ancien instrument du dessin et de l'écriture - Cennino Cennini dans son traité de la peinture, lui consacre deux chapitres. Il y dit notamment " que cet Art rend capable de faire sortir bien des choses de la tête ".

Le dessin à l'encre ne trompe pas. Il ne dissimule rien : ni repentir ni accident, à côté de la peinture c'est une ascèse, un chemin vers la rigueur, une recherche vers la perfection, même si celle-ci n'est plus de mode ou est devenue un reproche, " fardeau ou mauvaise conscience " comme le dit Milan Kundera.

Mes plumes ne sont plus de roseau ni d'oie ni de coq. Ce sont des plumes d'écolier que par nécessité j'assemble sur de longs porte-plumes que je fabrique et qui me permettent d'avoir directement une vision lointaine, globale, un retrait sur l'espace du tableau.

Cette distance oblige corps et esprit à s'investir, à ne faire qu'un avec l'outil. Le poids de celui-ci est négligeable et sa rigidité fait que le moindre mouvement du bras, produit un trait léger à deux mètres de l'il.

Dans le silence de l'atelier, le crissement de la plume rythme la respiration qui se suspend parfois pour retenir un trait qui voudrait s'échapper. Le problème n'est-il pas de trouver le point d'équilibre extrême, la limite de rupture entre deux antagonismes : le calculé et le spontané ? .

Quand la concentration est intense, j'ai quelquefois la sensation que c'est mon ongle même qui écorche l'épiderme laiteux du papier et l'incise comme dans un rituel de scarification.

J'aime dessiner entre chien et loup : dans la pénombre les contrastes s'accusent et font jaillir de la lumière.

En l'absence de couleur, c'est l'accumulation des traits et leur stratification qui fournissent le registre de nuances subtiles qui montent très doucement du clair vers l'obscur sans remords possible.

Avec la distance le regard enregistre la moindre vibration, le moindre frémissement de gris engendré par la ligne ajoutée.

Les thèmes que j'aborde se rapportent à la vie, aux mouvements, aux gestes, à ceux des corps qui s'enchevêtrent, qui s'aiment, se caressent où qui se battent, ceux des passions qui les animent.

Mais l'artiste est-il juge de la valeur de signe de ce qu'il produit ? Peut-il dissocier les chevauchements de la mémoire de ceux de l'observation, de l'interprétation, des désirs , des fantasmes ou de l'expression ?

J'ai longtemps pensé que c'était le seul ordre des ombres et des lumières qui régissaient mes espaces, que les thèmes n'étaient que prétextes et que la signification ne pouvait être que plastique. Que l'on ausculte le spectacle de la vie ou sa propre géographie intérieure, le dessin dévoile la fibre de la pensée.

Chaque nouvelle image surgit de l'intérieur et s'ajoute, partie d'un univers singulier qui s'élabore et se transforme et fonctionne suivant les règles de son propre dynamisme, bien à l'écart des modes ou des académismes.

Chaque dessin entrepris est un nouveau voyage, une étape dans un parcours initiatique. L'artiste qui dessine connaît bien cette émotion particulière, mélange d'inquiétude et de jubilation, qui accompagne la trace de l'outil sur l'espace de papier, jusqu'à la découverte de ce passage où l'invisible émerge dans le visible, lorsque l'image bascule du champ de la complexité insaisissable dans celui de la compréhension.

Quand le piège est enfin tendu pour les regards et pour les rêves .

 

Renaud Archambault de Beaune
Juin
1991

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PROPOS SUR LE DESSIN